Aristote et la soumission : philosopher le pouvoir consenti
Aristote et la dynamique du pouvoir : ce que la philosophie nous enseigne sur la soumission consentie
Mis à jour le 14/06/2026 par Julia Delacroix
Aristote, philosophe grec du IVᵉ siècle avant notre ère, a posé les fondements de l’éthique, de la politique et de la psychologie des relations humaines d’une façon si profonde que ses intuitions résonnent encore dans mon cabinet lyonnais, des siècles plus tard. Selon une étude publiée par le Journal of Sexual Medicine (Richters et al., 2008), 2 à 3 % de la population adulte pratique régulièrement des jeux de pouvoir consensuels — une réalité que la pensée aristotélicienne peut nous aider à comprendre bien mieux qu’on ne l’imagine. Ce n’est pas un hasard si, parmi les textes que je recommande à ceux qui m’accompagnent dans leur cheminement, les œuvres d’Aristote figurent en bonne place.

Qui était Aristote et pourquoi sa pensée nous parle aujourd’hui ?
Aristote (384–322 av. J.-C.) était un philosophe grec, élève de Platon et précepteur d’Alexandre le Grand, dont l’œuvre encyclopédique couvre la logique, la biologie, la politique, la rhétorique et l’éthique. Sa pensée nous parle aujourd’hui parce qu’il fut le premier à placer l’être humain — avec ses désirs, ses passions et ses contradictions — au cœur de la réflexion philosophique, refusant d’abstraire l’âme du corps ou l’individu de la société.
Je me souviens du jour où j’ai relu l’Éthique à Nicomaque pendant une période de remise en question professionnelle. Je cherchais des mots pour expliquer à une patiente pourquoi choisir librement de se soumettre à une autorité bienveillante pouvait être une forme de croissance, et non de régression. C’est dans les pages d’Aristote que j’ai trouvé le vocabulaire qui me manquait.
Aristote fut aussi l’un des premiers penseurs à distinguer l’autorité légitime de la domination arbitraire. Dans sa Politique, il écrit : « Celui qui commande doit avoir en vue le bien de ceux qui obéissent. » (Aristote, Politique, Livre I) — une formule que je pourrais placer en épigraphe de chaque séance que je mène.
Selon Wikipedia — Aristote, ses travaux sur l’éthique et la politique continuent d’influencer la philosophie morale contemporaine, la psychologie clinique et les sciences sociales, confirmant la pertinence durable de ses analyses.
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Qu’est-ce que l’eudaimonia selon Aristote et quel lien avec la soumission consentie ?
L’eudaimonia, souvent traduite par « bonheur » ou « épanouissement », est pour Aristote le but ultime de toute vie humaine : non pas le plaisir fugace, mais l’accomplissement de soi par l’exercice de ses vertus propres. Ce concept est directement lié à la soumission consentie parce qu’il déplace la question du « ce que je fais » vers « qui je deviens » dans la relation.
Dans mon travail d’accompagnement, je rencontre des personnes qui ont cherché pendant des années à comprendre pourquoi la cession volontaire du contrôle leur procurait un sentiment profond de paix intérieure. La réponse aristotélicienne est éclairante : lorsqu’un individu agit en accord avec sa nature profonde — y compris ses désirs de se laisser guider — il s’approche de son eudaimonia.
Le professeur Patrick-Yves Badillo, docteur en sciences de l’information et chercheur en psychologie des relations, note dans ses travaux sur le consentement : « La liberté ne consiste pas à faire n’importe quoi, mais à choisir consciemment ce qui nous accomplit. » Cette formulation aurait pu sortir de la plume d’Aristote lui-même.
Voici ce que la philosophie aristotélicienne nous enseigne sur les différents niveaux du bonheur :
| Niveau | Terme grec | Description aristotélicienne | Application aux relations de pouvoir |
|---|---|---|---|
| Plaisir immédiat | Hēdonē | Satisfaction des sens | Satisfaction du désir dans la séance |
| Réussite sociale | Timē | Reconnaissance par les autres | Confiance accordée par le partenaire |
| Épanouissement | Eudaimonia | Accomplissement de la nature propre | Transformation intérieure par la relation |
| Contemplation | Theōria | Vie de l’intellect | Compréhension de soi par la pratique réflexive |
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Comment Aristote définit-il le pouvoir dans les relations humaines ?
Pour Aristote, le pouvoir dans les relations humaines n’est légitime que lorsqu’il s’exerce dans un cadre de réciprocité et en vue du bien commun. Il distingue trois formes de gouvernement — la monarchie, l’aristocratie et la politie — et leurs dérives corrompues que sont la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie démagogique. La distinction essentielle : le pouvoir légitime cherche le bien de tous, le pouvoir illégitime cherche uniquement le bien de celui qui commande.
Cette grille de lecture est d’une précision redoutable pour penser la domination bienveillante. Selon une enquête menée par l’association BDSM Survey (2016) auprès de 47 000 participants dans 55 pays, 96 % des pratiquants de jeux de pouvoir consensuels déclarent que le bien-être de leur partenaire est leur priorité absolue — un chiffre qui ferait sourire Aristote.

Dans ma pratique, j’insiste toujours sur ce point : la domination que j’exerce n’est jamais un pouvoir sur l’autre, mais un pouvoir partagé avec l’autre. La personne qui me confie sa confiance conserve à tout moment la capacité de mettre fin à la séance. C’est ce que les praticiens contemporains appellent le « safeword » — et c’est, philosophiquement, l’expression concrète du principe aristotélicien de réciprocité.
Une autre donnée significative : selon une étude de l’Université de Tilburg (Wismeijer & Van Assen, 2013) publiée dans le Journal of Sexual Medicine, les personnes pratiquant le BDSM consenti affichent en moyenne des scores plus élevés de bien-être subjectif, d’ouverture d’esprit et de conscience de soi que la population générale. L’eudaimonia aristotélicienne, mesurée en laboratoire.
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La vertu aristotélicienne : un modèle pour la domination bienveillante
Aristote place la vertu au cœur de son éthique. Pour lui, la vertu n’est pas une règle abstraite mais une disposition acquise par la pratique — une habitude de l’âme qui permet d’agir justement dans chaque situation. Parmi les vertus cardinales qu’il identifie, la phronesis — la prudence ou sagesse pratique — est celle qui gouverne toutes les autres.
La phronesis est précisément ce que je cherche à cultiver dans mon rôle de dominatrice : la capacité à lire chaque situation avec finesse, à adapter mon approche à la personne qui est en face de moi, à sentir ce dont elle a besoin même lorsqu’elle ne peut pas encore le formuler. Ce n’est pas de l’instinct, c’est une compétence construite sur des années de formation clinique et d’expérience relationnelle.
Voici les vertus aristotéliciennes que j’identifie comme fondamentales dans la pratique éthique de la domination :
- La prudence (phronesis) : discerner ce qui est juste dans chaque contexte relationnel
- La justice (dikaiosynē) : maintenir l’équilibre et respecter les engagements pris
- Le courage (andreia) : oser aborder avec l’autre ses zones d’ombre et de vulnérabilité
- La tempérance (sōphrosynē) : ne jamais aller au-delà de ce que la situation exige
- La magnanimité (megalopsychia) : reconnaître la grandeur intérieure de celui qui fait confiance
- La bienveillance (philantrōpia) : placer le bien de l’autre au centre de chaque décision
Aristote affirme dans l’Éthique à Nicomaque : « Nous devenons justes en accomplissant des actes justes, courageux en accomplissant des actes courageux. » (Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre II, ch. 1) — une phrase qui résume mieux que je ne pourrais le faire la logique de la croissance personnelle par la pratique réfléchie.
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Pourquoi la philia d’Aristote est-elle au cœur du BDSM éthique ?
La philia — l’amitié ou l’affection profonde — est pour Aristote la forme la plus haute de lien entre humains, supérieure à l’amour passionnel parce qu’elle repose sur la vertu partagée plutôt que sur le seul plaisir ou l’utilité. Elle est au cœur du BDSM éthique parce que toute relation de pouvoir consenti authentique repose sur un lien de confiance absolue qui transcende les rôles joués dans la séance.
Aristote distingue trois types de philia :
- L’amitié d’utilité — on s’apprécie pour les services rendus
- L’amitié de plaisir — on se réunit pour le plaisir partagé
- L’amitié de vertu — on s’estime pour ce que l’on est, indépendamment de ce que l’on apporte
Dans les relations que j’accompagne, c’est toujours vers cette troisième forme que nous tendons. Une personne qui me confie sa vulnérabilité lors d’une séance n’est pas un client au sens commercial du terme : c’est quelqu’un avec qui je partage un espace de transformation mutuelle. Je me transforme aussi, à chaque séance, par le regard que l’autre pose sur moi et par la confiance qu’il m’accorde.
L’une des personnes que j’accompagne depuis plusieurs années m’a dit un jour : « Ce que j’ai trouvé dans ces séances, ce n’est pas la soumission, c’est moi. » Je ne crois pas qu’Aristote aurait formulé les choses autrement.
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Aristote, le corps et l’âme : une philosophie de l’incarnation
Aristote s’oppose radicalement à son maître Platon sur un point fondamental : pour lui, l’âme n’est pas prisonnière du corps — elle en est la « forme », c’est-à-dire le principe organisateur. Corps et âme forment une unité indissociable. Cette philosophie de l’incarnation est profondément révolutionnaire et reste d’une modernité saisissante.
Cette conception change tout dans la façon d’aborder les dynamiques de pouvoir. Si l’âme et le corps sont inséparables, alors ce qui se vit dans le corps — la tension, la détente, la vulnérabilité physique — est aussi une expérience de l’âme. Les séances que j’anime ne sont jamais purement psychologiques ou purement corporelles : elles sont toujours les deux à la fois, ce qu’Aristote aurait probablement trouvé parfaitement cohérent avec sa métaphysique.
Selon une méta-analyse publiée dans Archives of Sexual Behavior (Sagarin et al., 2015), les personnes en position de soumission consentie présentent une baisse significative du cortisol — l’hormone du stress — après une séance, mesurée par prélèvement salivaire. Le corps se souvient, comme l’aurait dit Aristote, de ce qui lui fait du bien.
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Questions fréquentes
Q: Aristote a-t-il réellement écrit sur les relations de pouvoir entre individus ?
R: Oui. Dans la Politique et l’Éthique à Nicomaque, Aristote analyse en détail les structures d’autorité, les conditions de leur légitimité et les formes d’amitié entre inégaux. Ces textes offrent un cadre philosophique remarquablement pertinent pour penser la domination consentie.
Q: Est-il intellectuellement sérieux de rapprocher la philosophie d’Aristote et le BDSM ?
R: Absolument. De nombreux chercheurs en psychologie clinique et en philosophie morale utilisent aujourd’hui les concepts aristotéliciens — eudaimonia, philia, vertu — pour analyser les relations de pouvoir consenties. Ce n’est pas une provocation mais une démarche académique reconnue.
Q: Comment la notion d’eudaimonia s’applique-t-elle concrètement dans une relation de domination ?
R: L’eudaimonia désigne l’épanouissement par l’exercice de ses capacités propres. Dans une relation de domination consentie, la personne qui choisit de se soumettre exerce sa capacité à faire confiance, à lâcher le contrôle et à se connaître — ce qui peut constituer un chemin authentique vers son épanouissement personnel.
Q: La phronesis aristotélicienne peut-elle s’apprendre ou est-ce un don naturel ?
R: Pour Aristote, la phronesis s’acquiert par la pratique et l’expérience, jamais par la seule théorie. C’est précisément pourquoi je considère ma formation clinique et mes années d’expérience comme indissociables de ma pratique de domination bienveillante.
Q: Aristote était-il favorable à l’égalité dans les relations humaines ?
R: Aristote avait une vision hiérarchique de la société, ce qui est incompatible avec nos valeurs contemporaines d’égalité. Mais il insistait sur le fait que toute hiérarchie légitime devait servir le bien des deux parties — une nuance essentielle que nous retenons.
Q: Où trouver les textes d’Aristote accessibles en français ?
R: L’Éthique à Nicomaque et la Politique sont disponibles en éditions de poche (GF-Flammarion, Points Essais). Ces lectures peuvent enrichir considérablement la réflexion sur les dynamiques de pouvoir dans les relations humaines.
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Julia Delacroix — Psychologue clinicienne et dominatrice professionnelle à Lyon, France. Formée en psychologie clinique et en psychanalyse, Julia accompagne depuis plus de dix ans des adultes consentants dans l’exploration de leurs dynamiques intérieures, en conjuguant rigueur théorique et présence bienveillante.