Asexualité : comprendre cette orientation souvent mal connue

12 juin 2026

Asexualité : ce que la psychologie du désir nous apprend sur ceux qui n’en ressentent pas

Mis à jour le 12/06/2026 par Julia Delacroix

L’asexualité concerne environ 1 % de la population mondiale selon l’étude de Bogaert (2004), publiée dans le Journal of Sex Research — soit plusieurs dizaines de millions de personnes qui ne ressentent que peu ou pas d’attirance sexuelle envers qui que ce soit. Pourtant, cette orientation reste l’une des moins documentées, les moins comprises, et les plus invisibilisées dans nos sociétés qui font de la sexualité un pilier identitaire. En tant que psychologue clinicienne, j’ai rencontré dans mon cabinet et dans mes échanges sur MYM des personnes asexuelles qui cherchaient à se comprendre, à se nommer, à s’accepter — sans que cela soit pour autant pathologique.

Femme assise à un bureau avec des livres de psychologie ouverts, illustrant la réflexion sur l'asexualité et l'identité

Qu’est-ce que l’asexualité exactement ?

L’asexualité se définit comme l’absence ou la très faible attirance sexuelle envers d’autres personnes, indépendamment de leur genre. Ce n’est pas un choix, ce n’est pas une maladie, c’est une orientation. La définition de référence est portée par l’Asexual Visibility and Education Network (AVEN), fondé en 2001 par David Jay : « Une personne asexuelle est une personne qui ne ressent que peu ou pas d’attirance sexuelle envers d’autres personnes ». Cette précision est essentielle : l’attirance sexuelle — ce désir de vivre une expérience sexuelle avec une autre personne — est distincte de la libido intrinsèque, de l’attirance romantique ou de la capacité à ressentir du plaisir physique.

Il faut immédiatement poser la frontière : l’asexualité n’est ni de la frigidité, ni une conséquence d’un traumatisme, ni de l’abstinence volontaire (comme le célibat religieux). Une personne asexuelle peut se masturber, peut ressentir de la tendresse, de l’amour romantique profond, du plaisir dans une relation physique choisie — mais sans que l’autre soit la source de son désir sexuel.

Selon l’American Psychological Association, l’asexualité est aujourd’hui reconnue comme une orientation sexuelle légitime, et non comme un dysfonctionnement clinique à traiter (APA, 2023).

Comment distinguer l’asexualité d’un trouble du désir ?

La distinction centrale réside dans la souffrance et dans la temporalité. Un trouble du désir hypoactif (TDHS) tel que défini dans le DSM-5 implique une détresse cliniquement significative, un écart vécu comme une perte par rapport à un état antérieur, et souvent une origine organique ou psychologique identifiable. L’asexualité, elle, est un état stable, non accompagné de détresse intrinsèque — sauf celle générée par la pression sociale.

Dans ma pratique clinique, j’ai rencontré des personnes qui arrivaient en consultation convaincues d’être « cassées », « froides », ou « anormales » — alors qu’elles étaient simplement asexuelles dans un monde qui les forçait à se questionner. La souffrance n’était pas liée à leur orientation, mais au regard des autres.

Le psychiatre et chercheur Dr. Lori Brotto, professeure à l’Université de Colombie-Britannique et spécialiste des troubles du désir, formule cette distinction ainsi : « L’asexualité est une identité, pas un manque à combler. Confondre les deux revient à pathologiser une façon d’être au monde » (Brotto & Yule, 2011).

CritèreAsexualitéTrouble du désir (TDHS)
TemporalitéStable, durableApparition souvent progressive
Détresse intrinsèqueAbsente ou socialePrésente, personnelle
Attirance romantiquePossible (aromantique ou non)Non concernée
Libido personnellePeut existerSouvent réduite
OrigineOrientationPsychologique / organique
Traitement nécessaireNonOui si souffrance

Séance de consultation psychologique entre deux personnes, illustrant la distinction clinique entre asexualité et trouble du désir

Le spectre ace : diversité des vécus asexuels

L’asexualité n’est pas monolithique. Elle s’inscrit dans ce que la communauté nomme le spectre ace — un continuum qui inclut plusieurs identités :

  • Asexuel·le : absence ou quasi-absence d’attirance sexuelle envers autrui
  • Graysexuel·le (gray-ace) : attirance sexuelle très rare, dans des circonstances très spécifiques
  • Demisexuel·le : attirance sexuelle uniquement après un lien émotionnel fort et préalable
  • Aromantique : absence d’attirance romantique (distincte de l’attirance sexuelle)
  • Queerplatonic : relation affective intense et engagée, sans dimension romantique ni sexuelle

Une enquête de l’AVEN (2019) menée auprès de 14 000 personnes s’identifiant sur le spectre ace révèle que 25 % d’entre elles sont également aromantiques, 60 % ressentent de l’attirance romantique envers des personnes de l’un ou l’autre genre, et 40 % ont eu des relations sexuelles dans leur vie, souvent pour répondre aux besoins de leur partenaire ou par curiosité.

Ces données illustrent une réalité essentielle : être asexuel ne signifie pas vivre en ermite, rejeter l’intimité ou refuser toute forme de relation. Cela signifie simplement avoir un rapport particulier — et tout aussi valide — à l’attirance sexuelle.

Pourquoi l’asexualité reste-t-elle si peu visible dans notre culture ?

L’invisibilité de l’asexualité tient à la place centrale accordée à la sexualité dans nos représentations collectives. Elle est absente de la médiatisation, sous-représentée dans la fiction, et souvent effacée même au sein des communautés LGBTQIA+. Une étude de Chasin (2011) publiée dans Sexualities montre que les personnes asexuelles subissent une forme spécifique d’erasure culturelle : leur orientation est soit niée (« tu n’as pas encore rencontré la bonne personne »), soit pathologisée (« tu dois soigner ça »), soit romantisée à tort (« c’est si pur »).

Ce phénomène a un nom : l’acephobie, qui désigne les préjugés et discriminations vécus par les personnes asexuelles. Elle se manifeste rarement sous forme de violence explicite, mais bien plus insidieusement — dans les regards, les blagues, les questions intrusives, les injonctions à « se faire aider ».

Dans mon travail d’accompagnement psychologique, je propose des ressources et une écoute adaptée aux personnes questionnant leur rapport au désir — et j’ai constaté que nommer l’asexualité comme une possibilité valide représente souvent, pour les consultants, une libération profonde. Dire « c’est peut-être simplement qui je suis » là où on cherchait un diagnostic est un acte thérapeutique en soi.

Selon une enquête YouGov (2015) réalisée au Royaume-Uni, moins de 20 % des personnes interrogées connaissaient la définition exacte de l’asexualité, et 56 % la confondaient avec une forme d’abstinence choisie. Ce manque de connaissance collective entretient l’isolement des personnes concernées.

Deux personnes en conversation intime autour d'un café, illustrant les dynamiques relationnelles possibles dans un couple incluant une personne asexuelle

Asexualité et dynamiques relationnelles : peut-on vivre en couple ?

Oui, et de façon épanouie — à condition que la communication soit au cœur de la relation. Une personne asexuelle peut vivre une relation romantique profonde, construire une vie commune, fonder une famille. Ce qui se négocie, c’est la place de la sexualité dans le couple — et cette négociation n’est pas propre aux couples impliquant une personne ace.

Les défis se posent principalement dans les relations dites mixed (ou mixed-orientation relationships) : une personne asexuelle avec un partenaire sexuel. Ces couples doivent trouver un équilibre qui respecte les besoins des deux parties sans que l’un sacrifie son identité ou l’autre son bien-être. Bogaert (2006) estime que ces configurations représentent une part significative des couples asexuels en relation stable.

Dans ma propre pratique d’exploration des dynamiques de pouvoir et de confiance entre individus, j’ai appris que le désir n’est pas unidimensionnel. Il existe des formes de connexion, de vulnérabilité partagée, d’intimité profonde qui n’ont rien à voir avec l’acte sexuel. Explorer les différentes formes d’intimité et de lien fait partie intégrante de la compréhension de soi — qu’on soit asexuel ou non.

Une anecdote me revient : lors d’un échange sur Telegram avec l’une de mes abonnées, elle m’a écrit qu’elle avait mis des années à comprendre pourquoi elle aimait profondément son partenaire mais ne ressentait aucun désir physique pour lui — ni pour personne. « Je croyais que j’étais froide, me disait-elle. Maintenant je sais que je suis ace, et c’est différent. Je ne suis pas cassée. » Cette phrase résume tout.

Comment accompagner un proche ou se faire accompagner soi-même ?

L’accompagnement d’une personne asexuelle — ou d’une personne qui se questionne — doit partir d’une posture non-normative. Le rôle du thérapeute ou de l’accompagnant n’est pas de « résoudre » l’asexualité, mais de créer un espace dans lequel la personne peut explorer qui elle est sans pression de conformité.

Quelques repères pratiques :

  • Écouter sans projeter : ne pas supposer que l’absence de désir sexuel est un problème à résoudre
  • Informer sur le spectre : présenter les différentes identités (graysexuel, demisexuel, aromantique) pour permettre une auto-identification nuancée
  • Distinguer orientation et comportement : une personne ace peut avoir des pratiques sexuelles sans que cela invalide son orientation
  • Prendre en compte le contexte social : l’acephobie et l’invisibilité sont des sources réelles de souffrance
  • Orienter vers des ressources communautaires : l’AVEN France (asexualite.net) propose des forums et témoignages
  • Ne pas pathologiser : sauf si la personne exprime une détresse liée à un changement de son désir, auquel cas une orientation vers un médecin est indiquée

Pour les partenaires d’une personne asexuelle, le travail est celui de toute relation : comprendre, communiquer, et trouver un langage commun pour nommer les besoins sans culpabiliser ni se culpabiliser.

Le site de référence académique sur le sujet est celui de l’Association for Sexuality Education and Therapy (AASECT), qui propose des ressources cliniques validées sur l’asexualité.

Questions fréquentes

Q : L’asexualité est-elle une maladie ou un trouble à soigner ?
R : Non. L’asexualité est reconnue comme une orientation sexuelle à part entière par l’American Psychological Association. Elle ne constitue un trouble que si la personne vit une détresse significative liée à un changement dans son désir — ce qui relève alors d’un tableau clinique différent.

Q : Une personne asexuelle peut-elle tomber amoureuse ?
R : Oui. L’attirance romantique et l’attirance sexuelle sont deux dimensions distinctes. Beaucoup de personnes asexuelles ressentent de l’amour romantique profond, de l’attachement, de la tendresse — simplement sans que cela implique un désir sexuel envers l’autre.

Q : L’asexualité peut-elle apparaître tardivement dans la vie ?
R : Certaines personnes prennent conscience de leur asexualité à l’âge adulte, parfois après des expériences sexuelles. Ce n’est pas une contradiction : l’orientation était présente, mais non nommée. Il faut distinguer cela d’une baisse du désir liée à l’âge, au stress ou à un facteur médical.

Q : Y a-t-il des communautés pour les personnes asexuelles ?
R : Oui. L’AVEN (Asexual Visibility and Education Network) est la principale communauté mondiale. En France, le site asexualite.net rassemble témoignages, ressources et forums. Des groupes existent aussi sur Reddit et dans des associations LGBTQIA+ locales.

Q : Asexualité et célibat, c’est la même chose ?
R : Non. Le célibat est un choix comportemental — ne pas avoir de partenaire. L’asexualité est une orientation — l’absence d’attirance sexuelle. Une personne asexuelle peut être en couple ; une personne célibataire peut avoir des désirs sexuels intenses.

Q : Comment aborder le sujet avec un partenaire ?
R : Avec clarté et sans culpabilité. Expliquer la distinction entre amour romantique et désir sexuel, proposer une lecture ou des ressources, et ouvrir un dialogue sur les besoins de chacun sont des points de départ. Un accompagnement thérapeutique de couple peut aider à structurer cette conversation.

Julia Delacroix — Psychologue clinicienne et dominatrice professionnelle à Lyon, France. Diplômée en psychologie clinique, elle accompagne depuis dix ans des personnes dans leur rapport à l’identité, au désir et aux dynamiques relationnelles, à travers son cabinet et ses plateformes en ligne.

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